Mireille ou le Chant du Soleil
A Monsieur Gounod A Monsieur Mistral
Sur la Place de Maillane, grande comme un mouchoir de poche, je me suis laissé dire par de vieux Maillanais - je n’ai pas besoin de les nommer, vous les connaissez tous et il faut les remercier beaucoup de nous avoir toujours accueillis avec tant d’amicale bienveillance - je les ai entendu dire, de mes propres oreilles, que oui, ça se chante en Provençal, Mireille, mais il faudrait trouver la petite cigale qui ferait bruire ses petites cymbales avec tant d’âme et d’enthousiasme qu’elle vous ferait frémir ; parce que même Monsieur Gounod - qui cependant croyait qu’il trouverait la Chèvre d’or - n’avait jamais eu de chance avec ses cantatrices : un beau matin, elles s’échappaient dans la Crau et alors, là-bas - vive saint Gens ! - le grand air les mangeait. J’ai encore entendu dire de la bouche même du cousin du Poète (ce qui ne gâte rien !) que, lorsque en 1914, par les soins de Madame Mistral, Mirèio fut chantée en Provençal - ce qu’on n’avait jamais entendu ! - tout Marseille l’acclama ! Malheureusement, maintenant, personne ne le chante parce que personne ne le sait.
Je me suis encore laissé dire que si le café de la Place s’appelle Le Soleil, c’est parce que le père de la demoiselle (qui venait d’hériter et qui était dans ses quinze ans) un jour, en parlant avec le Poète, lui dit : “Comment pourrais-je faire ? Nous ne voulons pas mettre le nom de ma fille sur un café !” “Tu n’as pas besoin de chercher !”, lui répondit Mistral, “Le Soleil, mais Le Soleil !. Ce soleil qui faisait chanter Frédéric, “comme à un vin de Dieu, il faut lui présenter son verre”.
Ce n’est pas un racontar, c’est vraiment la vérité. C’est comme l’histoire du Maître qui pensait se marier avec une fille d’Arles (ce n’est pas l’Arlésienne, si vous voulez savoir) ; il lui récita quelques vers de Mirèio, sans résultat ! Alors quand il eut fini, la demoiselle lui dit : “Mais quand on sera mariés, tu écriras encore des coïonneries comme ça ?” Ça, ça n’alla pas plus loin, le mariage ne se fit pas. Ah ! entre nous, moi, je lui aurais plutôt chanté la Mazurka de Charloun avec les paroles de quelque Raimu du canton à la lisière de la Crau, celui-là même qui oubliait de se signer en passant devant l’Eglise de St-Rémy où “Monsieur Pépin” (qui résidait à l’hôtel Ville Verte) avec ses cantiques et son harmonium émerveillait deux ou trois femmes qui cependant n’arboraient ni le chignon de Leleto ni la coiffe de Charleto.
Dans tous les mas des alentours de Maillane, qui étaient et qui sont - on peut le dire - des mieux tenus de la région, avec leurs platanes, leurs étables aussi vastes que des églises et leurs pommiers, je crois bien que tous autant qu’ils sont - de ceux qui ont sué - réchauffèrent la voix de Mireille, attestant que la véritable poésie - vous l’avez deviné - est celle que tout le monde peut comprendre, danser (quand le peuple est content, il faut qu’il danse !) et chanter (“car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et gens des mas !”) et pas seulement les chichiteux et les grands messieurs de la Capitale, friands de belles manières et qui n’ont jamais vu et entendu Mireille que dans les salons.
Et si “la Provence garde toujours le souvenir des braves gens qu’elle a connus”, en saluant Mireille, il ne faut surtout pas oublier de lever son verre “En l’honneur de Gounod, le musicien limpide qui si loin fait tinter les murmures de Provence”.
CLAUDE D'ESPLAS - Maillane (Bouches-du-Rhône) La Leçon de Musique
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